C’est par hasard qu’elle a commencé le va’a. Mais certains disent qu’il n’y a pas de hasard dans la vie et on aurait tendance à les croire car elle est faite pour la rame ! Championne du monde de va’a en 2023 et en 2024, une des plus titrée de la délégation polynésienne lors des derniers jeux du Pacifique en 2023 (cinq médailles d’or), championne de France de stand-up paddle sur longue distance l’année dernière et grande gagnante du Te Aito pour la quatrième fois consécutive cette année… Bref ! Une championne sur l’eau, mais qui sait aussi donner de la voix pour défendre la place des femmes dans le sport.
Sa dernière apparition dans les journaux télé a été brève. Une compétition de va’a où les femmes prennent le départ avec les hommes, même si elles doivent suivre un parcours différent. Seulement, chaque équipage suit le cap qui lui convient le mieux. Résultat : une belle pagaille quand les uns doivent aller à droite, les autres à gauche et que finalement tout le monde se coupe la route. De quoi énerver la championne de va’a qui trouve que les femmes ne sont pas suffisamment considérées. Iloha Eychenne a la carrure d’une championne de la rame et a désormais appris à s’imposer. Sur l’eau et dans la vie. Et tout ça, c’est le va’a qui lui a appris. Ses premiers coups de rame, elle les donne à ses 7 ans dans le lagon de Huahine avec son père, un grand rameur qui fait partie de l’équipe de la commune, qui navigue sur la pirogue mythique appelée La Baleine, shapée par Raymond Ah Tak. « Il m’a acheté un V1, shapé par Raymond, mais je tournais en rond, je me retrouvais sur les patates de corail à cause du vent… les premières fois n’ont vraiment pas été terribles et je préférais la danse, le judo ou le surf au va’a ! Mais j’y allais de temps en temps, avec lui, plus pour avoir la paix », sourit-elle. Par contre, elle passe son temps à la plage, sa mère l’y emmène dès la fin de la classe et un jour, c’est le voisin qui vient la chercher. Il cherche une fille pour compléter l’équipe de va’a pour les courses du Heiva. « J’ai dis oui et la rame a vraiment commencé à ce moment-là. » À Huahine, l’équipe gagne tout. « On faisait six courses par jour. À la fin, ça commençait à faire pas mal de kilomètres.

Photo : Tevahitua Brothers ©
Ce que j’aimais, c’était le groupe. » Ce groupe de filles qui prend la seule pirogue qui reste alors que tous sont partis avec les plus belles, qui se met de la fibre de verre sur les jambes, qui doit gérer un balancier pas très bien réglé, qui doit écouter les consignes de tonton Tino qui ne rigole pas. Mais tant que Iloha est avec ses copines, alors tout va bien.
Sa place : celle de pēperu, c’est elle le barreur, elle qui dirige la pirogue. Elle doit donc apprendre à lire la mer, la houle, les courants, le vent, anticiper le plan d’eau, les changements de direction… « Mes pauvres copines, elles subissaient ! » Car elle doit souvent piquer sa rame ce qui ralentit la pirogue. « Elles ne se sont jamais plaintes et m’ont toujours encouragée. » Aujourd’hui, c’est une experte à ce petit jeu. Et sa barre s’est faite plus fluide et dynamique. « En France, une équipe masculine m’a même demandé de barrer leur va’a et on a gagné le Championnat de France dans la catégorie homme ! » Avec une seule femme dans le va’a, ils sont restés classés chez les hommes et Iloha est donc « champion » de France de va’a. Ça la fait rire. La France, elle y est restée onze ans. Deux années de prépa au Pays basque avant de rejoindre son école de kiné à Paris. Les premières années, elle rame plus ou moins, rejoint différents clubs, fait même du va’a sur la Seine ! Et puis en 2017, elle regroupe d’autres filles autour d’elles pour monter une équipe de V6, elle s’investit aussi dans la Fédération au niveau national et emmène la délégation et une sélection d’athlètes au Championnat du monde de vitesse à Londres en 2022. Cette année, ce sera le Brésil pour le marathon. Elle adore coacher son équipe féminine : « Comment améliorer le coup de rame, mais aussi les à-côtés comme charger et décharger une pirogue, conduire la voiture avec la remorque et le V6 dessus… » Car c’est tout ça le va’a. « Ici, quand les hommes te voient conduire avec un V6 derrière, ils te regardent étonnés. » Alors il faut prendre confiance, les femmes réalisent qu’elles aussi peuvent le faire. Et sa petite équipe a commencé à devenir une véritable famille. « Chacune a pris confiance en elle, j’ai vu leur évolution. Certaines font des choses aujourd’hui qu’elles n’auraient jamais osé faire avant. Dans le sport et leur vie privée ! C’est le pouvoir du collectif. On vit des choses très fortes ensemble : le dépassement de soi, l’entraide. » Au départ, il s’agissait juste de ramer, se faire plaisir et puis elles se sont prises au jeu et aujourd’hui, elles font la Hawaiki Nui Va’a, la Tahiti Nui aussi cette année. Certaines n’avaient jamais touché une rame de leur vie…



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